Bienvenue sur le blog de l'Association des Amis de la Chapelle Saint-Gonery à Plougrescant, village de bord de mer dans les Côtes d'Armor.

Au centre du bourg de Plougrescant, cette chapelle classée des XII et XVe siècles attire le regard par sa flèche penchée, son vaste enclos paroissial, sa chaire à prêcher et son if multicentenaire.

A l'intérieur, elle révèle ses richesses, entre autres, une Vierge à l'Enfant en albâtre et une crédence remarquablement sculptée, toutes deux du XVIe siècle, mais surtout des peintures naïves, fin du XVe siècle, représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, réalisées sur la voûte de la nef.

Vous pourrez déjà avoir une idée de ces richesses en allant dans la rubrique "Visite guidée de la chapelle" ci-dessous à droite.

Pour les horaires de visite, consultez la rubrique "Visite de la chapelle : renseignements, horaires", également ci-dessous à droite.

Pour sauvegarder et valoriser ce patrimoine unique, notre Association, en plein accord avec la commune de Plougrescant, propriétaire de la chapelle, s'est fixé pour tâches d'aider à trouver les fonds pour les travaux nécessaires à sa restauration et de faire partager au plus grand nombre ce joyau de notre patrimoine par des visites guidées, des brochures, des cartes postales, etc.

Ce blog est donc le support et le prolongement de ces actions tout en permettant un suivi de l'actualité entourant cette chapelle et les activités de notre Association.

Pour nous contacter écrivez-nous à l'adresse mail : lesamisdesaintgonery@gmail.com

jeudi 9 février 2012

Récit d’un Pardon de Saint Gonéry à Plougrescant en 1892


Samedi soir, 23 juillet. – Neuf heures. Les cloches sonnent. La grande Eglise Neuve n’a pas un cierge allumé ; seule, la lampe du sanctuaire clignote, lueur rougeâtre, comme un œil épouvanté. Dans la nuit grise du chœur, les prêtres silencieux se groupent et, le long de la nef, se croisent en chuchotant des fantômes de fidèles. Les cloches, par larges vibrations, frappent l’air de grands coups d’ailes comme pour de hautes envolées. Dans la fenêtre du clocher, doucement se meurent les lueurs dernières du couchant, et, sur ses deux étroites baies jumelles encore lumineuses, deux cordes noires se détachent, où sont pendus, couple étrange, le sonneur et la sonneuse. Les voilà qui se dressent, les bras tendus effroyablement par on ne sait quoi qui les attire là-haut. Les deux silhouettes maigres se profilent, longues, longues, douloureusement. Les voilà qui se resserrent et se replient, et se rapetissent et s’affaissent, et maintenant disparaissent, masquées par la balustrade de la tribune. Et les voilà qui remontent, fantastiquement effilées, si maigres, si longues, encore tirées par ce qu’on ne voit pas. En haut, en bas, disputées par les forces invisibles, elles montent et descendent ainsi, les pauvres ombres, toujours.
La croix se dresse dans le chœur. Les petits choristes rouges et violets l’entourent ; les prêtres et les moines se mettent en marche vers la Vieille Eglise du Saint, dont la cloche grêle tinte comme un rappel triste d’aimer encore ce qui n’est plus. La nuit du ciel est toute bleue, sans étoiles. Les étoiles sont sur la terre, cette nuit : cierges qui scintillent en avant, parmi les croix et les bannières ; chandelles de cire aux petites fenêtres du bourg et, là-bas, dans le bois de saint Gonéri, autour de sa chapelle, à tous les arbres, verres et lanternes pendus, éclairant l’ombre verte d’une allégresse de couleurs.
La Chapelle n’est que lumières et que feuillages et que fleurs. Cà et là pourtant ses murs blancs semés d’hermines apparaissent et, tout là-haut, sur ses arceaux de bois, l’histoire de la Rédemption du monde s’offre aux regards, très naïvement peinte.
L’autel est rayonnant, mais sous la voûte du clocher resplendit bien plus encore le triomphe de la Sainteté. Parmi les palmes vertes et les guirlandes de fleurs, deux reliquaires d’or étincellent à la lueur des cierges ; dans l’un, de longs ossements gris ; dans l’autre, le chef très vénérable du Saint, sommé d’une impériale couronne d’or. Le sol est jonché de branchages ; en avant des précieuses reliques, en pleine lumière, deux statues de bois peint couvertes d’étoffes précieuses : à droite, saint Gonéri, la crosse en main, vêtu d’une chasuble de soie sur une aube brodée ; à gauche, sainte Eliboubane, sa mère, en duchesse, couronne au front, dans une robe de velours bleu que recouvre un voile de tulle parsemé d’étoiles d’or. Au fond, dans le mystère de l’ombre, le tombeau du Saint et l’auge de granit qui fut son bateau vers l’Armor, allongent leurs formes grises.
Le cantique éclate à la gloire des deux Saints, les femmes seules chantant le couplet, toute la foule répétant le refrain.

Koneri ha Liboubana
Ni ho salud bepred gant joa
Abeurz Doue reit d’imp bennoz
Ha gras da vond d’ar baradoz.


Et la procession reprend sa marche, sous le ciel bleu dont les étoiles sont tombées sur la terre, en l’honneur des Saints de Plougrescant. Et par les petits chemins que bornent de hauts talus couronnés d’ajoncs, elle va serrant ses files lentes de croix, de bannières, de cierges et de statues. Derrière, la foule est comme un océan noir que moutonnent des vagues de coiffes blanches. Sur les talus, des deux côtés, des têtes, rien que des têtes aux yeux extasiés, aux lèvres murmurantes ! Et ces regards anxieux et ces prières émues, dans la nuit, semblent monter d’un Purgatoire dont les âmes implorent les joies Paradisiaques. Et le cantique, disant le rêve des pauvres âmes, joyeux et douloureux, emplit l’air d’une immense clameur d’espoir :

Abeurz Doue reit d’imp bennoz
Ha gras da vond d’ar Baradoz!


Le Purgatoire ! C’est lui, ce petit champ du Kélen où la procession s’arrête, borné aussi de hauts talus, entouré de ces têtes pâles, plein de cette foule noire aux ailes de coiffes blanches. Des chants latins retentissent, des lueurs hésitantes courent, des étincelles s’éparpillent dans la nuit bleue, des gerbes de lumières s’entrouvrent, des étoiles montent dans le ciel comme des âmes enfin délivrées. Des deux côtés flambent d’immenses brasiers dont les langues de feu s’allongent et s’envolent, agitant d’une danse fantastique cette immobilité, éclairant d’une lumière terrible la foule noire où les faces blanches extatiques se multiplient.
Peu à peu, derrière les croix et les cierges, derrière les bannières et les statues, derrière les prêtres et derrière les Saints, la foule disparaît, on ne sait où, mystérieusement, le long  des petits chemins ou dans la nuit bleue, là-haut, peut-être !

Dimanche 24 juillet.Comme la Vieille Eglise est trop petite, c’est dans le bosquet, devant le calvaire de granit, qui est aussi une chaire à prêcher, que la messe sera célébrée.
L’autel est dressé sur le banc de pierre qui entoure le calvaire. Une voile de navire étend son ombre au-dessus. Partout flottent des étendards, jaunes et noirs aux armes de saint Yves, tout blancs semés des hermines de Bretagne, blancs et jaunes en l’honneur du Pape, et rouges et verts et bleus. Là-bas, alignés contre un mur, ce sont les pavillons des bateaux de pêche. De chaque côté de l’autel, deux drapeaux de France, offerts jadis par les marins de Plougrescant au retour de la guerre de Chine. Chaque année, ce sont les veuves de ces braves qui réparent la soie tricolore. On les voit à toutes les fêtes, ces drapeaux, et leurs devises se déploient à toutes les processions du pays. 

Sur l’un :
Evit Doue hag ar Vrô
Enor da Sant Goneri. 


Sur l’autre :
Honneur et Patrie
Gloire à Saint Gonéri.


Ils flotteront toute la journée sur la terre du Saint, allant de la chapelle à l’Eglise, de l’Eglise au Presbytère, pour accompagner les Patrons ou pour reconduire les prêtres. Ils salueront, en s’inclinant trois fois en avant, en se croisant l’un l’autre de gauche à droite et de droite à gauche, et, malgré le vent qui secoue leurs grands plis de soie, ils dresseront, au bras de ces hommes forts, toute la journée, leurs longues hampes, fièrement.
Le prêtre est à l’autel, et tout le peuple a les yeux fixés sur lui. Sa chasuble de forme ancienne est faite d’une vieille étoffe qu’on vénère comme un vêtement de saint Gonéri.
Voici que, derrière l’autel, dans la chaire de granit, au pied du calvaire, un capucin apparaît. Et vraiment, sous ces arbres, au pied de cette croix, parmi cette foule pieuse, que ce moine évangélise en langue bretonne, c’est comme une vision du Moyen Age ; c’est un retour bienheureux vers le temps de la Foi ; c’est une heure de prière et d’espérance.


La messe est terminée. Aussitôt deux hommes se placent devant le porche de l’église, portant sur leurs épaules le reliquaire où repose le chef vénérable du Saint. Et tous courbent la tête et passent, pieusement inclinés sous la relique. Des mendiants sont là qui font la haie jusqu’à la porte, les mains tendues, les yeux vagues, la voie suppliante.
C’est un remous violent du peuple qui se presse ; ce sont des voies d’enfants, des lamentations de pauvres ; c’est la fanfare qui joue des airs bretons ; ce sont des coups de boîtes et des chants de prêtres lointains. Et c’est le cantique partout, le cantique de la Mission, le cantique à la gloire de la Mère du Saint.
« Est-ce bien la même, dit une femme près de moi, si richement habillée ?
- Certes.
- Vous en êtes sûr, au moins ?
- Très sûr.
- C’est la joie, alors, qui l’aura ainsi rajeunie, Monsieur. Pensez donc, c’est la première fois qu’elle vient à Plougrescant voir son fils, la bonne mère ! Tous les ans, lui, va, le lundi des Rogations, la voir, elle, dans son île de Loaven. C’est Monsieur le Recteur qui l’a invitée à la Mission, et demain, nous irons tous la reconduire chez elle…Oh ! sûr qu’elle est joyeuse et toute embellie ! »
Les vêpres sont dites. La procession va se rendre de la Chapelle à l’Eglise Neuve. La petite cloche grêle répond par coups précipités aux larges vibrations de l’ample sonnerie. La foule est énorme, mais sa joie est grave et recueillie. Je n’ai pas entendu à Plougrescant, pendant ces inoubliables journées, une parole qui fût discordante ; à peine si j’ai pu regretter la présence de deux chanteurs ambulants, dégoisant la complainte des petits ramoneurs de Fougères ; c’est la seule chose française et vulgaire qui ait troublé la haute harmonie bretonne de ce Pardon. Les soirs même, le bourg demeurait grave, et, par les routes, aux environs, le seul bruit des voitures ou des pas ou des conversations à voix basse accentuaient le religieux silence des retours.
Voici la procession : la croix à clochettes et les cierges et les petits choristes rouges et violets marchent en tête ; puis se sont des jeunes filles en blanc, avec un ruban bleu sur la poitrine ; elles ont la grande coiffe de Plougrescant aux deux larges cornets de dentelle ; voici les pavillons des barques précédant la statue de sainte Eliboubane que portent des femmes vêtues de noir. Elles sont trente-six qui alternent pour ce pieux devoir. Graves et recueillies, elles font une garde d’honneur à la Sainte. De grandes dames, on dirait ; ce sont des femmes de pêcheurs, de goémoniers, de marins de l’Etat et du commerce. La Sainte est toute éclatante, duchesse radieuse parmi sa Cour noire. Ce sont maintenant des enfants qui portent des bateaux pavoisés ; puis, la bannière de saint Yves ; la statue de la Sainte Vierge apparaît dans des flots de mousseline blanche. Voici la statue de saint Gonéri et les précieuses reliques, escortées par les grands drapeaux de France ; puis les moines et les prêtres, le maire et son conseil et la foule des fidèles.
La procession entre dans la Grande Eglise.
Le bon recteur monte en chaire. C’est un vrai breton, celui-là, un cœur chaud, une imagination ardente, un enthousiaste des choses de la Bretagne et de la foi ; son discours est l’expansion de son âme.
Le Salut est chanté ; puis, la bénédiction donnée par les deux moines, la bénédiction pontificale, donnée avec leurs croix de bois.

Lundi 25 juillet.Cinq heures du matin. Le ciel est brumeux, le vent de mer souffle en tempête. La procession a quitté la Vieille Chapelle pour reconduire en son île la mère de saint Gonéri. Dans l’aube grise, très grande est la tristesse de notre marche, par les petits chemins tortueux, flanqués de haut talus, qui conduisent à la mer. En avant de la procession, j’entends un son triste de cloche ; on dirait la cloche des morts ; les pas frappent lugubrement le sol, et le cantique, hier si joyeux, s’attriste de lenteur dans cette brume. Nous marchons longtemps. La mer apparaît enfin devant nous ; le vent fait claquer les drapeaux et les bannières ; les rudes gars de Plougrescant ont fort à faire pour les tenir droits. Les voies aigües des femmes sont douloureuses et le refrain tombe pesamment, alourdi par les voix graves des marins.

Voici Loaven, une des nombreuses îles de cette baie d’enfer, qui, malgré la tempête, est aujourd’hui la Baie du Ciel. La petite île s’étend là comme une longue bête, verte et grise, s’essayant à sortir de la mer. Le vent redouble, les nuages courent plus pressés et plus sombres ; la mer est hérissée de pointes grises de rochers et de lames blanches qui déferlent ; plus loin, le Sillon de Talbert, le Min-Buaz, les Héaux, le Pan de Bréhat. Nous descendons vers le rivage. Toutes les barques de pêche sont là. La grève est semée de gros cailloux gris ; nous la traversons pour nous diriger vers notre barque.

C’est le moment des adieux. La foule entoure les Saints ; sainte Eliboubane se penche vers saint Gonéri pour lui donner le dernier baiser ; mais voici que, dans la pieuse accolade, le voile de la Sainte s’accroche à la crosse du Saint « Elle ne veut pas partir, disent les femmes ; elle veut rester avec son fils ; il faut qu’elle reste avec nous, on ne doit pas la violenter. »

Par bonheur, le voile, dans un mouvement des porteuses, se détache et la foule consent au départ de la Sainte. Elle monte dans la barque qui l’attend, une barque sans voiles, de peur que, dans une secousse, quelque toile ou quelque mât ne l’effleure. La barque part sous la poussée des avirons qui clapotent. Tous les bateaux s’emplissent ; il ne reste plus au rivage que la garde d’honneur de saint Gonéri et quelques femmes que la grosse mer effraie.
Nous partons. Notre barque a nom Yves-Goneri : c’est assez dire qu’elle est la filleule du recteur ; c’est le plus beau bateau de la côte ; Cloarec en est le patron, un nom prédestiné. La flottille est noire et les voiles sombres sous ce gros temps. Notre bateau file vite, à peine penché, mais là-bas, à droite, nous apercevons une petite barque fortement secouée ; un instant même, nous la voyons tellement couchée que l’eau la menace, et nous avons peur ; mais soudain le mât casse, la petite barque se redresse, elle est sauvée et nous rejoint bientôt parmi les rochers de l’île. Et les passagers qu’elle amène s’inclinent pieusement devant la Sainte dont la protection s’est manifestée pour eux.


Les femmes débarquent sur le dos des hommes ; on nous met une planche, avec, pour garde-fou, un aviron tenu à chaque bout par deux marins.
La Sainte est portée respectueusement, vers les femmes qui l’attendent, par deux pêcheurs entrés dans l’eau jusqu’à mi-jambe. Le gouverneur de l’île, Louis Le Corre, sa femme et ses enfants conduisent la procession vers l’Oratoire de la Sainte. Il est bâti de l’autre côté de l’île, à cinquante pas de l’ancienne chapelle, dont il ne reste que quelques pans de murs, non loin du mûrier fameux, qui plonge ses racines tortueuses dans les vagues.
A droite, s’élève le rocher qui sert d’autel, aux Rogations, quand saint Gonéri vient faire sa visite annuelle à sa mère. Les porteurs de bannières grimpent au sommet du rocher, d’autres l’entourent ; un des moines adresse quelques paroles aux fidèles, et la Sainte qui attendait à la porte de son oratoire, la franchit. On la replace sur son autel.
Nous défilons tous dans la petite chapelle, et tristes, comme si nous avions en nous une piété de moins, nous reprenons le chemin du rivage.
A gauche, on me montre une croix surmontée d’une sorte de pointe ; c’est un bonnet phrygien, me dit-on, dont on décorait les croix pour les sauver, aux jours de la Terreur.
Nous montons dans notre barque, et un bon vent arrière nous pousse au continent en quelques minutes.
Puis la procession se forme, plus triste, sans la Sainte, et va reconduire le Saint dans sa chapelle. Et la petite cloche de Lan-Goneri laisse tomber ses pauvres notes grêles, tristes comme de petites larmes.
Il est dix heures. Et c’est fini. Les chants ont cessé, et les prières. Il faut se réveiller de l’extase et rentrer dans la vie.
O petits saints de Plougrescant, quels jours heureux j’ai passé près de vous ! Bons vieux petits saints, merci, qui m’avez rendu mes premiers rêves, mes rêves d’enfant pieux, enveloppé de foi, bercé d’espérance, dans le bonheur de la sainte maison paternelle.
Je n’oublierai jamais ces lentes marches pieuses. Chantant le même cantique, toujours, les yeux fixés sur la même croix, enfin sorti de ce moi qui se contemple et raisonne, je me suis perdu dans la foule sauvage. Et son âme est entrée en moi, pendant ces heures très douces ; et, mieux que le petit riche d’autrefois, dont la prière n’était qu’un cantique de reconnaissance, je fus vraiment ce petit enfant du peuple, le fils des pauvres qui ne savaient rien, l’humble qui ne saura rien non plus, sinon que le ciel est bleu, qu’il y a des étoiles et que, pour ceux qui souffrent sur la terre ou qui sont exposés au péril de la mer, les Saints veillent, là-haut, pour les protéger.


* Extrait de « La Bretagne qui Croit – Pardons et Pélerinages » de Louis TIERCELIN - 1894 -

repris à partir du blog consacré aux pages d'histoire de Plougrescant :


  entreterreetmer.unblog.fr